La futilité de l’existence me fascine. Ces moments où vous sentez que vous avancez dans un couloir tellement sombre que vos pupilles, même faisant leur plus grand exercice de souplesse, ne parviennent plus à vous diriger. Pourtant, cette envie irrationnelle d’avancer vous habite, avec tout le danger que cela implique, sans que vous ne parveniez à vous expliquer pourquoi.
Vous avancez en rond ou en-arrière, peut-être, mais vous avancez. Et cela vous permet d’espérer que quelque chose se produise. Vous vous saoulez d’une vie « on the rocks » pour oublier cette route insondable. Cela vous détend l’instant d’un bon cul-sec.
Mais voilà que soudain, cette substance dont vous vous êtes saoulé vous étourdit. Vos pensées se succèdent comme une cacophonie d’influx éclectiques qui secouent les parois de votre estomac dans tous les sens. Vous êtes alors pris d’une nausée de volontés contradictoires qui effacent en vous tout instinct et concentrent toutes vos énergies à vomir vos entrailles dans un malaise que vous croyez alors létal. Vous ne marchez plus. Vous n’avancez plus. Vous êtes paralysé.
Vient ensuite ce moment de soulagement. Un moment de grâce. Un bien-être inégalé, même au mieux de votre forme habituelle. Vous continuez votre chemin avec une confiance inégalée. Un sentiment de légèreté qui vous donne presque l’impression de voler vers la sortie. Puis, cette nausée vous reprend, plus viscérale encore. Mais ce qu’il vous reste à vomir est enfoui au plus creux de vos entrailles et s’arrache difficilement. C’est tout votre corps qui en tremble. Vous avez la chair de poule, des sueurs froides : vous vous en voulez terriblement de ne pas être resté là, au beau milieu de ce gouffre obscur, à attendre que quelqu’un vous guide à la sortie, puisque certains disent savoir où elle se trouve. Mieux, vous auriez dû vous abstenir. Mais vous vous êtes saoulé et vous vous en sentez coupable. Le mal dont vous êtes victime n’est pas sympathique, vous l’avez-vous-même généré : vous en êtes le seul responsable.
Vous savez que vous ne devriez pas repenser à cette saoulerie encore si fraîche car cela vous rend plus malade et vous extirpe les derniers flux de bile qu’il vous reste, mais vous ne pouvez faire autrement. Votre corps tout entier est alors envahi de spasmes et de contractions dont vous redoutez les effets terrifiants.
Soudainement, sans même que vous ne vous en aperceviez, vous vous endormez, épuisé. À votre réveil, vous vous jurez de ne plus recommencer. Vous sentez encore le goût amer de l’acide gastrique au seuil de vos lèvres. Vous imaginez le regard des passants ayant pitié de vous alors que vous étiez accroupi, concentrant toutes vos énergies à cette activité honteuse.
Mais dans le noir, là, en chemin, vous avez senti un danger. Vous avez senti vos entrailles. Si vous ne vous étiez pas saoulé, vous auriez marché plus rapidement, soit. Vous auriez dignement fait votre chemin vers la sortie : plus rapidement, plus adroitement. Peut-être en seriez-vous sorti plus indemne. Mais jamais vous n’auriez vécu cet enivrement de la saoulerie, ni senti vos entrailles vous déchirer; jamais vous n’auriez ensuite senti ce moment de grâce, quoiqu’éphémère. Et jamais, surtout, vous auriez compris que vous pouviez reprendre le chemin… Jusqu’à la prochaine fois.
Et qui a dit, de toute façon, qu’il y avait véritablement une sortie à l’autre bout de ce long couloir obscur? Et si la seule sortie était l’arche par laquelle on était entré dans ce sombre couloir? Qui alors aurait parcouru le plus de chemin?